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SPECTACLES

Le Passé

"Les spectacles ne naissent jamais d'une idée, mais d'un réseau étrange, souterrain, qui mêle la vie, le théâtre, les choses que l'on veut faire et celles que l'on refuse de reproduire. Lorsque nous répétions le spectacle précédent, Joueurs, Mao II, Les Noms, de Don DeLillo, j'avais eu un jour la vision d'une représentation d'un classique, mettons La Mouette, et de la destruction de la représentation et des protagonistes après le spectacle de Treplev, soit par des terroristes armés, soit par la disparition progressive des êtres costumés sur le plateau. Je croyais cette image née de la colère, colère un peu générale contre le monde théâtral, une fois encore, contre l'académisme, contre l'attente supposée des spectateurs d'un monde qu'ils connaissent déjà, celui du répertoire.

 

Quelques mois plus tard, j'ai appelé le traducteur André Markowicz. Je lui ai dit que je cherchais pour la première fois un texte du passé, je lui ai raconté cette histoire d'une petite société de l'aube du XXe siècle qui s'éteint. Je lui ai dit que je pensais aux Enfants du soleil de Gorki, mais que Gorki n'était pas pour moi, trop physique, trop dur. Ce que je voulais travailler, ce n'était plus un endroit de colère, mais un adieu, que ces gens ne devaient plus mourir sous les balles de la révolution, mais s'éteindre doucement sous le poids des éléments.

 

Je pensais à Houellebecq qui écrivait à la fin de La Carte et le territoire : " Le triomphe de la végétation est total ". Je pensais aussi aux metteurs en scène qui montent des textes classiques. À ces phrases qu'on entend souvent : "Les auteurs nous parlent aujourd'hui.", "Shakespeare est plus contemporain que quiconque". Je pensais à mon travail jusqu'alors, je tentais de le regarder, à ces textes contemporains que je me voyais travailler comme des mondes perdus, oubliés, comme vus de l'avenir, à un moment où nos sociétés n'existent plus, où le monde n'existe plus. Je crois aujourd'hui qu'on monte des textes du passé non pas tant pour leur résistance au temps que pour leur distance avec nous.

 

Nous voulons voir des êtres qui n'existent plus, qui ont disparu, nous voulons entendre des langages que le temps a altéré, nous voulons comprendre qui nous étions et voir les morts vivre à nouveau. Voilà ce que j'essayais de dire à André Markowicz. Je lui disais que je voulais faire un spectacle qui mette sur le même plan la disparition à venir de l'humanité et la disparition d'un certain théâtre. Un adieu critique et sincère à l'humanité et à l'académisme. Puis il m'a dit : "Est-ce que vous connaissez Léonid Andreev ?". Je ne le connaissais absolument pas. Cela a été un choc de le lire. Jamais je n'avais eu une telle impression de fraternité avec un auteur disparu depuis si longtemps. Andreev est un auteur impossible à comparer aux auteurs de son temps, tant il va chercher dans tous les registres, pièces de théâtre, nouvelles, œuvres symbolistes, tant il est radical aussi. Quand on lit Andreev, on peut voir surgir de n'importe quelle scène, de n'importe quel dialogue, des phrases qui vous creusent un trou dans le cœur. Comme si la situation qu'il décrivait se dissolvait, comme s'il devait atteindre en quelques mots le point nodal de la souffrance, de la beauté du monde.

 

Je travaillerai plusieurs pièces, La Pensée, Le Professeur Storitsyne, Vers les Etoiles et Ekaterina Ivanovna. Une œuvre symboliste aussi, extraordinaire, qui s'appelle Requiem. Des nouvelles, Dans le Brouillard, La Résurrection des morts.

 

Le processus de travail sera similaire à mes spectacles précédents, je travaillerai avec l'image, la musique, une troupe composée pour partie des acteurs qui m'accompagnent depuis le début de notre aventure, quelques nouveaux aussi. Mais le spectacle explorera aussi des endroits nouveaux pour moi, je travaillerai avec des toiles peintes, des châssis, des rampes de bougies, des costumes anciens, qui cohabiteront avec la caméra, des espaces vitrés, des images du présent. Il y aura des paysages peints, des décors de salon bourgeois, des jardins d'hiver, des musiciens dans la fosse.

 

Dans Solaris, Tarkovski, dont l'ombre planera sur le spectacle, fait s'alterner à un moment des plans de sa navette spatiale avec des images d'un tableau de Brueghel, représentant une foule de paysans. C'est cette même boucle que le spectacle travaillera, à travers l'écriture d'Andreev, marquée par le cosmisme : cette boucle qui dit que l'avenir est le passé. Cet hommage à l'art disparu et à l'humanité, ces temps incompréhensibles vus de l'espace, où des hommes marchaient en groupe dans la neige."

 

 

Julien GOSSELIN, Mai 2020

 

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TEXTE

Léonid Andreev

 

TRADUCTION

André Markowicz

 

ADAPTATION ET MISE EN SCÈNE

Julien Gosselin

 

DISTRIBUTION

en cours

 

PRODUCTION

Si vous pouviez lécher mon cœur

 

COPRODUCTION (EN COURS)

Odéon- Théâtre de l'Europe, Festival d'Automne à Paris, Théâtre National de Strasbourg, Le Phénix Scène Nationale Valenciennes pôle européen de création, Maison de la culture d'Amiens

 

AVEC LE SOUTIEN DE

Montévidéo, centre d'art